Deux œuvres de Georges Fourest
(1867-1945)

 

Le Cid

Va, je ne te hais point
Pierre Corneille

Le palais de Gormaz, comte et gobernador
est en deuil; pour jamais dort couché sous la pierre
l'hidalgo dont le sang a rougi la rapière
de Rodrigue appelé le Cid Campeador

Le soir tombe. Invoquant les deux saints Paul et Pierre
Chimène, en voile noirs, s'accoude au mirador
et ses yeux dont les pleurs ont brûlé la paupière
regardent, sans rien voir, mourir le soleil d'or ...

Mais un éclair, soudain, fulgure en sa prunelle :
sur la plaza Rodrigue est debout devant elle !
Impassible et hautain, drapé dans sa capa,

le héros meurtrier à pas lents se promène :
"Dieu !" soupire à part soi la plaintive Chimène,

"qu'il est joli garçon l'assassin de Papa !"

 

Un homme

Justum et tenacem propositi virum
Horace
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Alfred de Vigny

Quand le docteur lui dit : "Monsieur, c'est la vérole
indiscutablement !", quand il fut convaincu
sans pouvoir en douter qu'il était bien cocu
l'Homme n'articula pas la moindre parole.

Quand il réalisa que sa chemise ultime
et son pantalon bleu par un trou laissaient voir
sa fesse gauche et quand il sut que vingt centimes
(oh ! pas même cinq sous !) faisaient tout son avoir

il ne s'arracha point les cheveux, étant chauve,
il ne murmura point : "Que le bon Dieu me sauve !"
ne se poignarda pas comme eût fait un Romain,

sans pleurer, sans gémir, sans donner aucun signe
d'un veule désespoir, calme, simple, très-digne
il prononça le nom de l'excrément humain.